Lettre n°68 – Novembre 2025

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Sucy, points d’histoire

Lettre mensuelle de la Société Historique et Archéologique de Sucy-en-Brie (shas.fr)

— Bonjour Amandine Meunier,

— Bonjour Annick Febvre,

— Vous êtes responsable de la Mission Patrimoine de Sucy. En quoi consiste votre mission ?

— Je suis un cadre de la Fonction Publique et je travaille au sein de l’équipe de la Direction de la Culture et du Patrimoine.

— Et donc ?

— Je m’occupe de protéger, valoriser et surtout faire connaître nos monuments anciens. Par contre, n’étant pas architecte du Patrimoine, je n’ai aucune prérogative technique et je dois collaborer avec tous les services compétents pour l’entretien et la conservation de ces bâtiments. La plus grosse partie de mon travail porte sur la valorisation et la diffusion des connaissances de notre riche histoire locale.

— Si je comprends bien, les visites que vous organisez au Château de Sucy, entre autres, correspondent pleinement à votre mission.

— Oui, tout à fait.

— Alors, si je vous interroge sur le Château et si je vous demande de nous raconter quelques anecdotes sur le bâtiment et son intérieur , accepterez-vous de me répondre ?

— Avec joie !

— Par quoi commençons-nous ?

— Par le vestibule qui, selon des experts du Louvre serait un des plus beaux exemples de type classique du XVIIe siècle.

Le vestibule aujourd’hui

— Qu’y trouve-t-on de remarquable ?

— En premier, ces très beaux bas-reliefs en forme de médaillon reprenant l’iconographie d’Hercule chère aux Lambert de Thorigny, propriétaires dès 1640. Nicolas Lambert, particulièrement impliqué et attentif au bon déroulement des travaux, au demeurant onéreux (ex. 10 livres par toise en maçonnerie) passera lui-même les différents marchés avec des hommes de l’art.

En second, ces 8 colonnes doriques qui ont la particularité d’être monolithiques, c’est-à-dire en un seul bloc. Elles ont été taillées dans les côtes crayeuses d’Ile-de-France et si on observe bien de près, on peut y voir encore des empreintes de coquillages.

A ce propos, une petite anecdote concernant le marinier en charge du transport qui habitait à Trilport en Seine-et-Marne. Nous avons une archive exceptionnelle signée de la main de Lambert de Thorigny qui stipule que ce marinier ne sera payé que si les colonnes arrivent intactes au Château.

— Comment a-t-il fait sa livraison depuis Trilport jusqu’à Sucy ???

— Par voie fluviale sur la Marne dans un premier temps et comme vous le savez, le Château étant loin des berges de la rivière, les colonnes ont terminé leur périple sur des charrettes en empruntant les chemins chaotiques de l’époque.

— Le pauvre homme devait être dans un état de stress total !!!

— Certainement !

— On avance ?

— En partant du vestibule, on trouve deux grandes salles de chaque côté. Avez-vous une autre anecdote à nous conter ?

— Oui. Tout d’abord dans la salle à manger à gauche avec un portrait réalisé par Léon-Auguste Tourny, peintre du XIXe siècle. Ce tableau représente un homme vêtu de noir et arborant la rosette rouge de la Légion d’Honneur. Il faut savoir que les bâtiments avaient été laissés à l’abandon et que des pillages dans les années 1950-1960 ont eu lieu jusqu’au moment où on a décidé de murer le rez-de-chaussée pour stopper l’hémorragie des œuvres. Ce portait n’avait pas échappé aux vols et c’est seulement il y a 15 ans qu’un propriétaire de Sucy fait une découverte surprenante en rangeant son grenier : une toile roulée au fond d’un sac et cachée derrière un conduit de cheminée. Surpris, il porte sa trouvaille à la Mission du Patrimoine de la ville et, à la manière d’un Sherlock Holmes, l’enquête minutieuse menée par la responsable de l’époque a permis de penser qu’il s’agissait de Philibert Ginoux, propriétaire du château au XIXe siècle.

Philibert Ginoux

— Comment vous y êtes-vous pris pour pouvoir faire cette identification ?

— Nous avons comparé les descriptions physiques figurant sur les passeports de la famille Ginoux que nous avons encore en notre possession.

— Et qu’y a-t-il de l’autre côté du vestibule ?

— Un parquet ancien, rescapé des pillages ; c’est un parquet en chêne massif dessiné en point de Hongrie.

— On monte ?

— Oui, deux choix : emprunter l’escalier d’honneur en pierre avec ses balustrades en fer forgé ou bien prendre l’escalier de service avec ses tomettes anciennes.

— Je préfère l’escalier de service.

— Alors, ouvrez bien les yeux : si vous scrutez le sol, vous verrez des taches vertes. Ce sont des vestiges de la couleur du vernissage des tomettes qui pavaient tous les sous-sols du château. Mais à force de passer dessus, elles ont repris leur aspect initial de terre cuite. Seulement, parfois, elles nous envoient un petit clin d’œil de leur beauté d’autrefois.

— Où arrive-t-on ?

— Au 1er étage, direction « Le Salon Lebrun ».

— Comme le peintre du XVIIe siècle ?

— Oui. On attribue les peintures à son école et on peut supposer qu’il soit intervenu lui-même au cours de sa réalisation. C’est le plus beau plafond du Château.

— Est-il d’origine ?

— Non. Mais nous avons pu le restaurer à l’identique grâce a un ouvrage du XIXe siècle intitulé « Les anciens châteaux de France » dans lequel Henry Soulange Bodin avait mis des photos de Sucy très détaillées. Ce plafond s’était écroulé partiellement et nous avons encore les traces des différentes étapes de sa réfection.

Henry Soulange Bodin

— Tiens, la plaque de la cheminée est fendue et n’a pas été réparée ???

— Bien vu. Il lui est arrivé une drôle d’aventure : à la période des pillages, des antiquaires peu scrupuleux sont venus s’en emparer. Comme elle était scellée, ils ont utilisé des pieds de biche sans aucune délicatesse. Ils ont voulu ensuite l’emporter mais comme elle pesait très lourd car elle était en fonte, ils l’ont laissée tomber dans leur précipitation.

La fonte, ça casse ! Elle s’est donc fendue en deux. N’ayant plus aucune valeur marchande, ils l’ont abandonnée sur place sur le trottoir !!!

C’est alors que des enfants habitant dans les nouveaux immeubles de la Cité Verte et qui jouaient, ont observé la scène et ont appelé leurs parents à la rescousse. Ceux-ci ont ramassé les morceaux et les ont stockés dans leur cave pendant une vingtaine d’années. Puis, ils ont déménagé à La Chênaie où ils l’ont entreposée sur le balcon, en plein air et à la vue de tous, de nouveau pendant 20 ans.

Lorsque cette famille a appris dans le « Sucy infos » qu’on allait enfin procéder à la restauration de l’intérieur du château, ils ont rapporté la plaque, toujours en morceaux en exigeant qu’elle soit remise dans la seule cheminée encore en place. Celle-ci date de 1661 et est en bois. Toutes les autres ont été volées.

On peut d’ailleurs y remarquer le blason des Lambert avec la licorne, les 3 merlettes et les fleurs d’aubépine, en allusion à la femme de Nicolas Lambert, Marie de Laubespine.

Marie de Laubespine

— Où va-t-on maintenant ?

— Nous allons traverser l’espace temps pour quitter le XVIIe siècle et arriver dans une salle du XIXe siècle qu’on appelle la salle de billard. La décoration y est typiquement haussmannienne.

— Le lustre est magnifique ! Il attire toujours du monde au moment du Marché de Noël !

— C’est vrai qu’il est somptueux et c’est le seul lustre ancien. Par contre, il vient du Château de Montaleau.

En effet, quand la municipalité a vendu en 2004 le bâtiment au Ministère de la Justice pour en faire un tribunal, elle a récupéré tous les meubles pour redécorer le Château.

— De quand date-t-il ?

— Il date du XIXe siècle et est en bois doré. Il avait donc déjà toute son installation électrique, comme vous pouvez l’imaginer.

— Maintenant, passons dans les appartements de Nicolas Lambert en faisant de nouveau un saut dans le XVIIe siècle.

— Qu’y a-t-il de remarquable pour que vous m’y emmeniez ?

— Il y a un superbe bas-relief, juste au dessus du trumeau en marbre rose. Il a été sculpté par Gérard Van Obstal à la demande de Nicolas Lambert. Ce sculpteur flamand était tellement talentueux que Louis XIV l’avait naturalisé, fait extrêmement rare à l’époque.

— Que représente-t-il ?

— C’est là que le mystère s’installe. Il s’intitule « Le massacre d’Iphigénie » mais on y trouve des incohérences historiques. Iphigénie était la fille d’Agamemnon et devait être sacrifiée au bûcher par son père, ce qui est parfaitement relaté dans la pièce de Racine.

Elle était donc Grecque. Mais alors que fait à droite ce soldat ROMAIN en tenue de combat ? Est-ce une erreur historique du sculpteur peu au fait des équipements militaires dans la chronologie antique, ce qui nous paraît peu probable.

Ou bien est-ce, selon les  Monuments Historiques, « Le Martyr d’une sainte » à cause de la présence des prêtres à l’arrière plan et des flammes sous ses pieds ? Mais alors, contrairement à l’iconographie chrétienne, pourquoi n’a-t-elle pas l’auréole des saints et des anges au-dessus d’elle plutôt que des putti, sorte d’angelots à l’italienne et très à la mode au XVIIe siècle ?

— Mais enfin, qui est-ce ???

— Le plus plausible, selon moi, serait que c’est Proserpine, la déesse des saisons enlevée par Pluton, le dieu des enfers. Grâce à une négociation entre sa mère et Pluton, Proserpine devait vivre 6 mois en enfer et 6 mois sur terre. D’où son appartenance au cycle des saisons.

Elle porte un panier champêtre avec, peut-être, des semences qui donneront toute la profusion de végétaux qui encadrent le bas-relief.

Dans l’antiquité, on ne se battait pas en hiver. Le soldat attend donc le retour de la belle saison pour aller combattre de nouveau. Sur la gauche, des prêtres honorent la déesse dont celui au premier plan qui tient une tablette comme s‘il tenait le registre comptable des greniers qui vont enfin se remplir grâce à elle.

Il ne faut pas oublier que c’est une résidence d’été et la présence de Proserpine semble cohérente selon les spécialistes du Louvre.

— Belle énigme, cela dit ! Avons-nous d’autres mystères à éclaircir ?

— Oui, il reste encore plein d’anecdotes passionnantes que nous pourrons peut-être voir dans une prochaine lettre.

— Je pense que vous allez continuer à faire le guide, comme d’habitude, tous les 2èmes dimanches du mois à 11h ?

— Oui et je rappelle que la visite est gratuite.

— Merci beaucoup Amandine et à bientôt.

Lettre préparée par Annick Febvre et Amandine Meunier

Crédit photo : Amandine Meunier

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