
Sucy, points d’histoire
Lettre mensuelle de la Société Historique et Archéologique de Sucy-en-Brie (shas.fr)
Pierre Turin (1891-1968) — Le maître français de la médaille et du franc moderne
« La médaille est un art de silence : elle parle au regard par le relief et la lumière. »
— Pierre Turin
Introduction — La médaille française au tournant du siècle
À la fin du XIXᵉ siècle, la France connaît un âge d’or de la médaille et de la gravure en relief.
Les artistes issus de l’École des Beaux-Arts — Roty, Chaplain, Dupuis — élèvent cet art au rang de symbole républicain.
Dans cette lignée, un jeune homme de Sucy-en-Brie allait bientôt incarner le renouveau de la médaille moderne : Pierre Turin.
Né en 1891, formé dans la rigueur académique et porté par l’élan de l’Art déco, Turin a su unir classique et moderne, réalisme et idéal, dans un langage plastique immédiatement reconnaissable.
Une vocation façonnée par la tradition
Pierre Turin entre à l’École des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier d’Henri-Auguste Patey et de Jules Chaplain, deux maîtres de la médaille républicaine.
Il apprend la discipline du modelé, la pureté du contour, et la puissance expressive du relief.
Dès ses premiers travaux, sa maîtrise du trait attire l’attention du jury du Grand Prix de Rome, qu’il remporte en 1920.
Ce séjour à la Villa Médicis le marque profondément : Turin y affine un art de la mesure et de la clarté, fidèle à l’esprit classique tout en annonçant l’esthétique moderne des années 1930.
Le souffle d’un style — entre classicisme et Art déco

L’œuvre de Turin incarne une tension féconde :
- d’un côté, la rigueur de la composition héritée du néoclassicisme ;
- de l’autre, la simplification géométrique propre à l’Art déco.
Ses figures féminines — allégories de la République, de la Victoire ou de la Paix — se distinguent par leur noblesse et leur calme.
Les visages sont nets, les plis épurés, les proportions parfaites.
Il sait donner au métal une respiration, un souffle de lumière.
Les Jeux Olympiques de 1924 — la médaille universelle
Pour les Jeux Olympiques de Paris (1924), Pierre Turin reçoit la commande de la médaille officielle.
Il conçoit l’une des pièces les plus célèbres de l’histoire de l’olympisme :
- Avers : Athéna Niké brandissant la couronne de laurier ;
- Revers : athlètes dans le stade, entourés d’inscriptions en relief.
Cette composition, à la fois harmonieuse et puissante, sera reprise jusqu’en 1968 pour toutes les Olympiades d’été — un record de longévité.
Elle résume la philosophie de Turin : l’union de la force et de la beauté, dans un équilibre intemporel.
Le « franc Turin » — un symbole de modernité

À la fin des années 1920, la Monnaie de Paris fait appel à Pierre Turin pour redessiner les pièces de monnaie françaises.
Naissent alors les emblématiques 5 francs et 10 francs argent, ainsi que les 1 franc et 2 francs nickel :
- Avers : la République laurée, profil droit, grave et lumineux ;
- Revers : épis, feuilles et fruits stylisés, symbole d’abondance.
Ces pièces, diffusées à des millions d’exemplaires, deviennent une véritable icône du quotidien français.
Le « franc Turin » allie clarté, équilibre et modernité, reflet d’une France confiante dans son avenir industriel et artistique.
Œuvres et médailles commémoratives

(Avenue Gambetta à Laon – Aisne)
Outre les Olympiques et la monnaie, Pierre Turin a créé de nombreuses plaquettes et médailles pour des institutions publiques :
- Exposition internationale des Arts Décoratifs (1925)
- Centenaire de la naissance de Victor Hugo
- Médailles pour la République et pour la Paix
Son art, d’une sobriété majestueuse, célèbre les vertus républicaines : le travail, la liberté, la beauté du geste humain.
Une reconnaissance durable
Turin reçoit de nombreuses distinctions au cours de sa carrière :
- Grand Prix de Rome (1920)
- Médaille d’honneur du Salon des Artistes Français
- Officier de la Légion d’honneur
Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans les collections du Musée d’Orsay, de la Monnaie de Paris, et de la Bibliothèque nationale de France.
Son influence se retrouve chez de nombreux médailleurs d’après-guerre.
Chronologie sélective
- 1891 : Naissance à Sucy-en-Brie
- 1911 : Entrée à l’École des Beaux-Arts (ateliers Patey et Chaplain)
- 1920 : Grand Prix de Rome
- 1924 : Médaille officielle des Jeux Olympiques de Paris
- 1929-1931 : Création du “franc Turin”
- 1937 : Exposition internationale des Arts et Techniques à Paris
- 1968 : Décès à Sucy-en-Brie
Conclusion
« Par le métal et la lumière, Pierre Turin a su donner à la République un visage, et à la beauté un silence éternel. »
Par la pureté de ses lignes et la mesure de son expression, Pierre Turin incarne l’un des sommets de la médaille française.
Ses créations, à la fois populaires et raffinées, demeurent un témoignage durable du génie artisanal et esthétique de la France du XXᵉ siècle.
Sources et bibliographie sélective
- Musée d’Orsay, Collections des arts décoratifs et de la médaille française
- Monnaie de Paris, Archives et collections numismatiques
- Bibliothèque nationale de France, Département des Estampes et de la Photographie
- Archives nationales, Fonds des artistes français (XIXᵉ-XXᵉ siècles)
- Bulletin de la Société française de Numismatique
- Revue Art & Médailles, numéros 1935-1960
Lettre préparée par Sébastien Durand-Chabrol
