Lettre n°33 – Avril 2022

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Sucy, points d’histoire

Lettre mensuelle de la Société Historique et Archéologique de Sucy-en-Brie (shas.fr)

CHAUMONCEL

Chaumoncel : ce nom vous dit sans doute quelque chose…
Vous avez profité de la patinoire, vous allez aux fêtes foraines, vous jouez aux boules ou tout simplement allez à la Maison des familles : vous connaissez le parc Chaumoncel, mais savez-vous qu’il porte le nom d’un des anciens châteaux de Sucy auquel il était rattaché ? Nous allons vous faire découvrir ce château et son histoire.
Chaumoncel fut le dernier des châteaux construits à Sucy, mais aussi le premier à être détruit. Aucun de ses bâtiments ne subsiste aujourd’hui.

Premières traces au XVIIe siècle

Cet extrait de la carte de 1691, la plus ancienne que nous connaissions à couvrir toute la ville, nous montre le site qu’occupera le château et son parc au temps de sa splendeur.

Les pointillés indiquant le tracé des anciens remparts de la ville (déjà à l’abandon en 1691) nous constatons que tout le site est « dans les murs ».

En « 1 » est représentée une grande demeure (à l’emplacement du futur château) et un terrain important bordé au sud par la rue de la Croix [actuelle rue de Boissy], à l’est par celle du Four à Chaux [rue Lacarrière] et au nord par (en « 2 ») un très grand clos (là où est actuellement le parc Chaumoncel) « à Monsieur Caron », celui-ci est à l’époque le propriétaire de Haute-Maison, château que l’on voit sur le plan de l’autre côté de la rue aux Vaches [rue Ludovic Halévy]. Au sud de la rue de la Croix, la future terrasse de Chaumoncel (en « 3 ») fait partie du clos Archambaud.

Le nom de Chaumoncel semble provenir de la proximité des fours à chaux attestés à proximité au XVIIe siècle.

Au XVIIIe siècle le château et le domaine s’épanouissent

Chaumoncel est présent dans la base Mérimée (base du ministère de la Culture recensant le patrimoine architectural français) sous la référence IA00028121. Nous trouvons dans sa fiche ce plan datant de 1766.

La demeure peut déjà être qualifiée de château, nous y voyons un grand corps de bâtiment et un pavillon d’angle mais aussi de nombreux communs le long de la rue et de chaque côté de la grande cour.

C’est sans doute à la même époque que le « parc Chaumoncel » a été cédé par les propriétaires de Haute-Maison à ceux de Chaumoncel.

La base Mérimée nous présente aussi la seule gravure dont nous disposons représentant le château et son parc.

Cette gravure correspond sans doute à l’époque où Madame de Sainte-Amaranthe est devenue propriétaire du domaine (en 1793) et y a fait de nombreux travaux. La référence au département dans le titre nous permet d’affirmer qu’elle est postérieure à 1790 (les départements ont été créés alors).

L’inventaire fait en 1796 à l’occasion de la vente des biens nationaux signale que le Clos de ville appartient aux héritiers Sainte-Amaranthe. Le domaine s’étend donc aussi au sud de la rue (l’ancien clos Archambaud).

La Révolution et les Sainte-Amaranthe

Il est impossible de parler du château sans évoquer le sort tragique de la famille de Sainte-Amaranthe.

Devenue propriétaire le 19 avril 1793, Madame de Sainte-Amaranthe menait grand train à Paris, rue Vivienne, enchaînant les riches amants depuis la fuite de son mari, ruiné. Peu avant 1793 elle avait fait la connaissance de Jean-Louis Aucane, un créole ayant fait fortune aux Antilles et tenant une maison de jeux au Palais royal. Sa fille Emilie venait d’épouser monsieur de Sartine.

Tout ce beau monde a préféré s’installer à Sucy, la situation à Paris étant de plus en plus tendue, nous sommes dans cette période de la Révolution connue sous le nom de Terreur où dénonciations, tribunaux d’exception et exécutions sont monnaie courante.

La fortune de la famille fait alors de Chaumoncel le château le plus fastueux de Sucy.

Mais le 12 germinal de l’an 2 (1er avril 1794) sur ordre du Comité de sûreté générale, les sans-culottes parisiens viennent à Sucy arrêter Madame de Sainte-Amaranthe, sa fille (19 ans) et son gendre. Son fils Louis (16 ans) est lui aussi emmené en prison. Les causes de ces arrestations sont assez floues (pour tous les détails sur cette affaire se reporter au tome 2 de l’Histoire de Sucy publié par la SHAS). Madame de Sainte-Amaranthe et ses enfants furent guillotinés le 29 prairial de l’an 2 (17 juin 1794). M. Aucane arrêté un peu après sera lui aussi guillotiné.


Avril 1794, arrestation de la famille Sainte Amaranthe au château de Chaumoncel à Sucy-en-Brie
Evements évoqués largement dans le dernier livre de la SHAS “Par dessus la cocarde” (pages 53 à 65)

Après ces événements tragiques le château reste inoccupé et sous séquestre.

Le pillage pendant la guerre 1870 et l’occupation de la région

Après une longue période d’inoccupation, le château passe dans les mains de Monsieur Jean-Simon Boubée et y reste jusqu’en 1844. Il continue par des achats côté terrasse à agrandir le parc et passe même en 1813 un accord avec M. Camot qui possédait des terres sous la terrasse, accord qui interdit à ce dernier de bâtir ou planter des arbres sous ladite terrasse. On comprend que le propriétaire du château veuille protéger la belle vue sur la vallée en contrebas, vue que nous admirons toujours en nous promenant.

En 1844 le général Louis-Gabriel-Hippolyte Ruelle achète le château et son domaine. Il a participé aux campagnes de l’Empire. Il revendra le domaine en 1856 à M. Villebrun. Celui-ci est un agent de change et lors de l’achat le domaine couvre alors 3,23ha. Le plan ci-dessous datant de 1864, nous montre l’extension du domaine au sud, jusqu’à la rue des Remparts.

Hélas lors de la guerre de 1870 le domaine est occupé et entièrement pillé, comme d’autres châteaux à Sucy.

M. Villebrun est sans doute moins riche que d’autres propriétaires. Il multiplie les demandes d’indemnités mais rien n’y fait. Il n’aura pas les moyens de relever le château.

Le château, resté à l’abandon, est progressivement démoli de 1880 à 1891, d’après le témoignage du curé de Sucy de l’époque.

En 1894 les héritiers Villebrun font établir un cahier des charges pour la vente par lots du domaine. Des voies sont alors percées qui reprennent les noms des anciens propriétaires :

  • Rue Sainte-Amaranthe
  • Rue Villebrun
  • Rue du général Ruelle
  • Passage Bouée

Le XXe siècle

Le plan Garciot de 1907 nous présente la situation en ce début du siècle :

Les nouvelles rues sont bien visibles et certains lots, en particulier sur la terrasse, sont déjà construits. Ces belles maisons en meulières existent toujours.

A noter en « 1 » le seul reste du château, un pavillon d’angle qui fut rasé en 1963, et en « 2 » des anciens communs eux aussi sauvegardés alors et qui ont disparu récemment. Ces bâtiments sont encore visibles sur la photo aérienne de 1944 :

Le percement de l’avenue Winston Churchill en 1965 participe à la transformation des lieux pour en faire ceux que nous connaissons aujourd’hui :


Nous constatons que l’ancienne aile du château a été rasée et qu’un pavillon a pris sa place. Au 3 rue de Sainte-Amaranthe les communs sont encore visibles, ils ont aujourd’hui disparu.

En conclusion

Nous retrouvons sur la carte actuelle de la ville bien des traces de cet ancien domaine.

La plus notable est bien sûr le Parc Chaumoncel en centre-ville qui n’a été sauvegardé que parce qu’il faisait partie du domaine du château.
Le lotissement nous a, lui, laissé de belles demeures et par des noms de rue le souvenir de certains des propriétaires successifs.
A vous promeneurs rue de Boissy de tourner la tête en passant devant la rue Sainte-Amaranthe et d’imaginer au-delà de la porte qui ferme le passage une grande cour et un château…

Etude menée par Marc Giraud, membre de la SHAS