Lettre n°22 – Mars 2021

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Sucy, points d’histoire

Lettre mensuelle de la Société Historique et Archéologique de Sucy-en-Brie (shas.fr)

Le château du Grand-Val

Le nom de « Grand-Val » provient du vallon creusé entre Noiseau et Sucy par la rivière du Morbras qui prend sa source dans la forêt de Ferrières en Seine-et-Marne. Ce nom est attesté dans des documents du XVe siècle et concerne la ferme du Grand-Val et le Moulin de Touillon. Ce moulin à eau est cité dans des textes médiévaux. Il reste en activité jusqu’au début du XIXe siècle. Il était alimenté par une grande retenue d’eau créée grâce à une digue de terre, toujours visible entre la ferme du Grand-Val et le pont qui enjambe le Morbras. Cet étang permettait au moulin de fonctionner toute l’année.
Les terres du domaine du Grand-Val commencent à être achetées au Chapitre Notre-Dame de Paris à partir de 1464 par un certain Jacques Rebours. Jacqueline Rebours, sa descendante, épouse en 1532 Pierre 1er de Masparault, de Chennevières, et lui apporte en dot l’ensemble du domaine. Pendant deux siècles il reste dans la famille des Masparrault.
De 1539 à 1542 est édifié un bâtiment qui, d’après les dépenses engagées, semble être le château du Grand-Val. Il comprenait initialement un seul étage et un grenier. Le bâtiment était entouré par un fossé rempli d’eau et était accessible par deux ponts dormants.

Plan de 1691 – le château y est représenté – Le moulin et la ferme sont également visibles.
Notez le grand étang de Touillon qui s’étendait au nord de la ferme du Grand-Val.
Carte de 1749 – On y distingue bien le vallon du Grand-Val qui part de la Queue-en-Brie jusqu’à la Marne.

Notez qu’Ormesson s’appelait Amboile.

Au début du XVIIe siècle, la terre de Grand-Val comporte « une grande maison couverte de thuilles contenant cinq travées (environ 20 m) appliquées à caves, salles, cuisine, plusieurs chambres basses et haultes, grenier au-dessus, haie et fossez ». Ce manoir n’est qualifié de « château » qu’en 1658.
Un inventaire de 1683 nous présente un bâtiment à trois niveaux : le rez-de-chaussée avec douze pièces, dont une chapelle et une bibliothèque, le premier étage avec six chambres, quatre petits cabinets, une salle de billard et au second, trois chambres et un grenier. Les dimensions laissent penser que le château a alors remplacé le manoir du XVIe siècle.  

Analyse de la société historique sur le positionnement du château et des douves (en 1740) sur le plan cadastral du quartier en 1999

En 1735, le dernier héritier des Masparrault vend le domaine. C’est en 1754 que Nicolas d’Aine, conseiller du roi Louis XV, et son épouse, belle-mère du baron d‘Holbach l’acquièrent. Ils ouvrent alors leur demeure à toute une société de beaux-esprits, parmi lesquels se distinguent des philosophes et des encyclopédistes, dont Denis Diderot et Paul Thiry, baron d’Holbach. Entre 1754 et 1785, Grand-Val brille de tous ses feux !
Beaucoup de détails de cette période nous sont parvenus grâce aux nombreuses lettres de Diderot à son amie Sophie Volland, dans lesquelles Diderot décrivait la vie au château :
[Grandval -25 septembre 1760]
« Madame d’Aine est toujours la même. Nous avons dîné comme vous scavez qu’on dîne ici ; c’est la seule maison où il me faille un grand exercice le soir, et du thé le matin [….] Après le souper nous avons un peu philosophé, debout, le bougeoir à la main. La bonne conversation que je vous rendroit si j’en avois le loisir ! Il s’agissoit des Chinois. Le père Hoop et le Baron en sont enthousiastes, et il y a de quoi l’être, si ce que l’on raconte de la sagesse de ces peuples est vraie ; moi, j’ai peu de foi aux nations sages. »


Après la Révolution, au XIXe siècle, le château connut encore des heures brillantes : en 1830 il est agrandi par Jean Felix Dubarry de Merval qui ajoute le deuxième étage du château. En 1853, il devient la propriété d’Alphonse Berteaux, maire de Sucy de 1878 à 1881, qui restaure le château, saccagé par les Prussiens durant la guerre de 1870. Il fait creuser également le lac actuel de Grand-Val. Son fils, Maurice Berteaux qui y passa son adolescence, devient ministre de la guerre. Il décède accidentellement en 1911, fauché par une hélice d’avion à Issy les Moulineaux, lors du départ d’une course aérienne. Une des rues principales de Sucy porte son nom. En 1888, Emile Templier, allié à la famille Hachette (des fameuses éditions) en est propriétaire jusqu’en 1914.

Le lac, le château et ses propriétaires à la fin du XIXe siècle

Un grand projet de lotissement, mené par les frères Bernheim, est lancé juste avant la première guerre mondiale, mais il ne peut se réaliser qu’à partir de 1918, car le château est occupé de 1914 à 1917 par les soldats du centre d’instruction des chemins de fer à voie étroite qui s’y installent et profitent du grand parc pour y monter leurs installations ferroviaires. Ensuite, le château devient foyer de convalescence pour les militaires blessés qui étaient rapatriés du front, puis orphelinat (voir photo de la lettre 14).

Le château en 1922, occupé par l’armée française depuis 1914

Le château, acheté par Edmond Romain en 1924, subsiste jusqu’en 1949, année de sa démolition ordonnée à cause de sa vétusté.
Message reçu de la petite fille du dernier propriétaire :
« Le château a dû être détruit en 1948 car, pendant la guerre, le plomb et le zinc des toitures avaient été enlevés et l’eau avait fait des ravages. Mon grand-père [Edmond Romain] n’avait pas les moyens de le restaurer. Il avait voulu en faire don à l’État mais on lui a dit de le remettre en état et de le donner ensuite. Il n’a pas trouvé d’acheteur dans cet état, il est vrai que l’époque n’était pas propice. Il n’a récupéré que les 6 vases en fonte qui se trouvaient sur la terrasse. Les cheminées n’ont pu être déplacées sans être brisées. »

Le plan du projet de lotissement du parc du Grand-Val en 1914.
Il n’a pu se réaliser qu’après la première guerre mondiale.