Letter n°47 – October 2023

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Sucy, points d’histoire

Lettre mensuelle de la Société Historique et Archéologique de Sucy-en-Brie (shas.fr)

Les aventures sucyciennes d’une mini-relique

Une relique en péril

Pour les abbayes et lieux de culte, la possession de reliques était symbole de richesse, de vénération et de fréquentation. Il en est bien sûr résulté, surtout durant le Moyen-Age, un véritable trafic de faux restes de saints ou d’objets leur ayant appartenu. Rares parmi ces témoins révérés du passé sont ceux considérés comme plausibles par les spécialistes scientifiques actuels.

Pour des raisons sucyciennes, intéressons-nous à une très fameuse relique, vénérée depuis des siècles en la bonne ville d’Argenteuil. Elle a pour nom la Sainte Tunique et aurait été portée par le Christ durant sa Passion. La tradition rapporte que ce vêtement avait été offert à Charlemagne à l’occasion de son sacre en l’an 800 par Irène, impératrice d’Orient. Charles en aurait fait don à sa fille Théodrate, prieure au monastère d’Argenteuil, d’où sa présence actuelle en ce lieu.

La détention d’une relique n’est pas de tout repos : elle disparaît pendant trois siècles de 850 à 1154 après une incursion de Normands, mais est-ce bien l’originale qui a été retrouvée ? Elle échappe ensuite au pillage des huguenots.

Outre les habituels pèlerins qui vinrent se recueillir devant la Tunique, elle fut l’objet des dévotions de Saint-Louis, François Ier, Henri III, Marie de Médicis, Louis XIII, Richelieu, Anne d’Autriche…

Acte de baptême du curé Ozet le 2 juillet1749 à Oucques; paroisse Saint-Séverin, diocèse de Blois.

Le curé Ozet, d’Argenteuil à Sucy

Le curé François Ozet. Musée d’Argenteuil.

Né en 1749, il devient curé d’Argenteuil en 1791 quand sévit la tourmente révolutionnaire. Il continue un temps à exercer son ministère car il a juré de respecter la Constitution.

Ce modeste prêtre a la responsabilité d’une des reliques les plus vénérées de France et sait très bien que les Sans-culottes ont pour dessein de détruire « les hochets de la superstition ». Que faire ? Dissimuler la Tunique en un seul lieu au risque qu’elle soit retrouvée par des iconoclastes et intégralement anéantie ?

Une idée lui vint, la découper en plusieurs morceaux : certains cachés par lui-même, d’autres répartis entre de bons chrétiens. Après la tempête il resterait forcément des portions de la relique pouvant retrouver la vénération des fidèles. En temps normal pareil fractionnement eut été sacrilège mais le danger s’accroît et le partage a lieu. Il était temps : François Ozet est incarcéré à Saint-Germain durant la Terreur, en mars 1794. Il en réchappe grâce à la chute de Robespierre en juillet de la même année et on le relâche en février 1795.

Dès que la sécurité de la Tunique semble acquise, le prêtre en recherche les parties : il en manque un certain nombre. L’on recoud maladroitement ce vêtement, à l’origine sans couture. Celui-ci se présente alors comme une sorte de paletot incomplet et rustique en laine brunie à la garance. Il est constellé de trous d’autant plus visibles que la tunique sera fixée par des religieuses sur un fond de satin crème. La relique n’a vraiment pas bel aspect mais sa sauvegarde a été assurée.

Après la signature du Concordat, le père Ozet est nommé desservant puis curé de Sucy en septembre 1802. Il y célèbre le culte et s’efforce de ramener à l’église Saint-Martin les ouailles qui l’avaient quittée. Toutefois cet humble religieux a été trop longtemps au contact de la relique pour s’en détacher. Il en a découpé un fragment de la taille d’une grosse pièce de monnaie et l’a ramené à Sucy. Chacun peut la découvrir dans une sorte d’écrin transparent : la vénération est de mise…

François Ozet reste curé de Sucy jusqu’en 1816 et décède le jour de Pâques en baptisant un enfant : fin édifiante s’il en est… La petite relique échoit à la paroisse Saint-Martin.

Le thabor de Virgile

Huit curés vont se succéder en l’église Saint-Martin entre François Ozet et Édouard Weiss. Faute de témoignages on ignore le degré de ferveur de ces différents prêtres envers la mini-relique.

L’exceptionnel curé Weiss (1883-1954) est nommé à Sucy en 1922. Doyen, chanoine, bâtisseur, historien, organisateur mais toujours avec un esprit de prosélytisme. Il est convaincu de l’authenticité du legs d’Ozet.

La sorte d’écrin abritant la relique n’était vraiment pas représentative de son contenu, exceptionnel selon les convaincus. Est-ce Weiss qui s’en est ouvert à un certain Virgile Ricci ou ce dernier qui a proposé au prêtre de magnifier son apparence ?

Etablissements Ricci

Toujours est-il que cet artisan, créateur des plus habiles, confectionna un somptueux thabor de bois sculpté, doré à l’or fin qu’il offrit à Saint-Martin.

Il est natif de Savone, ville de la Riviera italienne, vers 1880. Émigré en France, puis naturalisé, il reçoit la médaille militaire durant la Grande Guerre. À Sucy il réside 1, rue de Coulanges. Dans la capitale, Ricci possède atelier d’ébéniste et boutique de vente faubourg Saint-Antoine (rue de Charonne et avenue Ledru-Rollin). Merci à son petit-fils et ami Dominique, toujours Sucycien, pour ces précisions.

La petite relique et le majestueux thabor

Comment se présente le thabor ? Le morceau de Tunique a pris place dans un présentoir circulaire transparent surmonté d’une croix. L’essentiel de ce reliquaire est de style baroque, en bois expertement sculpté et rehaussé d’or appliqué à la feuille. Au sommet, représentation du cœur de Jésus, au fond le tétragramme triangulaire traditionnel mentionnant le nom de Yahvé en caractères hébraïques.

Le thabor est alors placé à droite dans la nef…certains anciens sucyciens s’en souviennent encore. Ses pérégrinations n’étaient pourtant pas terminées.

De l’église au musée

De 1962 à 1965 se tient le fameux concile Vatican II. À l’issue de celui-ci, l’église de Sucy est sujette à des transformations comme elle n’en a jamais subi. Remplacement du maître-autel par un nouveau tourné vers les fidèles. Disparition d’un mobilier 19e surabondant qui coupait la perspective interne du monument : grille du chœur, lustres, banc d’œuvre, chaire. (1)

Par contre plusieurs tableaux manquent à l’appel. Deux d’entre eux de belle qualité furent retrouvés par le président de la SHAS empilés au-dessus de la chaufferie. Ils ont été restaurés mais malheureusement une toile du 17e siècle reste très endommagée. Quant au thabor, malgré les investigations, il s’est évaporé.

Quelques années plus tard de 1982 à 1986 la SHAS a entrepris de restaurer la métairie du château pour en faire un musée de Sucy évoquant notamment la vie journalière des habitants d’autrefois, dont le contexte religieux. L’épouse du président demande au curé d’alors, le père Guy le Troquer, si la SHAS pourrait exposer certains objets du culte inemployés. Réponse très encourageante : « prenez ce que vous voulez ».

Les armoires de la sacristie sont une véritable caverne d’Ali Baba mais leur contenu est dans un état déplorable. Après beaucoup d’huile de coude, une vaste vitrine présentera calice, ciboire, ostensoir, antiphonaire, chapes, étoles, chasubles…

État lamentable du thabor retrouvé par la SHAS durant les années 1980

On continue à explorer, et que découvre-t-on ? En haut d’un placard, en vrac, des morceaux de bois sculptés, décollés, délavés par une fuite d’eau. Ce sont les restes du thabor de Virgile Ricci ! Un couple d’amis très bricoleurs se met au travail. Peu à peu le reliquaire est reconstitué. Il n’est pas redécoré à la feuille d’or, procédé trop technique et onéreux mais avec une cire à dorer qui fait illusion.

En 1991 le musée ouvre ses portes et pendant plus de 25 ans les Sucyciens pourront y contempler la mini-relique et son présentoir. Depuis quelques années le musée est fermé et le thabor relégué dans les combles de la Haute-Maison. La création d’un nouveau musée est prévue mais il paraît peu probable que le thabor y soit exposé.

Suggestion personnelle : pourquoi ne pas le replacer dans l’église assez vaste pour l’accueillir ? Cette destination correspondrait aux souhaits du curé Ozet, du chanoine Weiss et de Virgile Ricci. Qu’on soit croyant ou non, on rendrait ainsi justice à un très beau travail du bois.

Si vous voulez en savoir plus sur la Tunique D’Argenteuil…

La parenthèse sucycienne est terminée et ce paragraphe s’adresse uniquement aux curieux qui désirent obtenir quelques renseignements sur la fameuse Tunique d’Argenteuil.

Sachez d’abord que de nombreux autres lieux revendiquent également la possession de la Tunique de la Passion, notamment Trêves, Rome et Moscou. La plupart de ces reliques présentent des taches d’hémoglobine.

À Argenteuil après l’épisode d’Ozet et la reconstitution du vêtement, les vénérations ont repris dès la Restauration. En 1827 la Tunique est roulée dans une châsse d’autel de style néo-roman. En 1864 on construit pour la glorifier la basilique mineure Saint-Denis. La Tunique figure désormais sur le blason de la ville et y demeurera malgré les changements de municipalités.

Le reliquaire d’autel où est habituellement roulée la tunique.

Pour que les fidèles puissent la découvrir intégralement, on procède à des ostensions exceptionnelles. En 1884 un très grand reliquaire de style néo-byzantin est construit à cette fin. Ces ostensions ont d’abord lieu tous les cinquante ans, puis plus fréquemment : 1884 – 1934 – 1984 – 2016, la prochaine est prévue en 2025. Elles attirent toujours de nombreux pèlerins.

Notons qu’en décembre 1983 la tunique est volée par des inconnus demandant une rançon de 300 000 francs et se réclamant « d’Action Directe ». Elle est restituée peu après (silence des autorités ecclésiastiques).

Essayons, grâce aux connaissances et techniques modernes, d’en savoir un peu plus sur la vraisemblance d’origine de la Tunique. Au début du XXIème siècle, un spécialiste constate que des restes de pollen correspondent à la flore du bassin méditerranéen. Par contre en 2003 un expert en textiles antiques signale que les torsades en Z constituant le tissu sont postérieures à l’époque du Christ. La Tunique est néanmoins considérée comme très ancienne.

En 2004, radio-datation de la relique au carbone 14. Elle aurait été tissée au VIe ou au VIIe siècle. Nouvelle radio-analyse en 2005 par un autre laboratoire qui fixe sa fabrication de 670 à 880. Ces deux résultats divergent un peu mais aucun des experts ne situe l’origine du tissu à la période christique. Il paraît toutefois établi que la Tunique existait bien à l’époque carolingienne mentionnée par la tradition.

Ces chiffres sont contestés par les tenants de l’authenticité dont l’historien Jean- Christian Petitfils qui fait état de possibilités de pollution dues à l’enfouissement et une proximité d’incendie.

Le grand reliquaire destiné aux ostensions en 2016 après la restauration de la tunique.

Je conclurai en évoquant Madame Claire Beugnot qui a été durant une longue période en union étroite avec la Tunique. Il s’agit d’une grande spécialiste des textiles anciens et de leur restauration. (2)

La remise en état de la relique lui a été confiée avant l’ostension de 2016 ; elle fut obligée de travailler à mains nues sur la Tunique puisque devant coudre avec de très fines aiguilles recourbées généralement utilisées en chirurgie oculaire. Elle remplaça le tissu de fond par une étamine de laine beaucoup plus foncée. Cette restauration a amélioré considérablement l’aspect et la solidité de ce vêtement multiséculaire.

Madame Beugnot ne donne pas d’avis tranché sur l’authenticité de la Tunique mais l’évoque ainsi : « qu’il s’agisse d’une sorte d’icône ou d’une relique on doit la considérer humblement et avec respect compte tenu du nombre très important d’individus qui sont venus la vénérer et souvent évoquer leurs souffrances devant elle ». (3)

Notes

  1. Les panneaux de l’ancienne chaire réemployés ont permis de confectionner un ambon très esthétique et utile pour les lectures, situé à l’entrée du chœur.
  2. Diplômée INF et IFROA (source KTO)
  3. « La question de l’authenticité de cette relique est certes importante mais elle n’est pas essentielle ». (Monseigneur Stanislas Lalanne, évêque de Pontoise, diocèse dont dépend Argenteuil).

Lettre préparée par Bernard Méa avec les aides amicales de Catherine Martzloff et de Marc Giraud